Tueries du Brabant: des témoins refusent de parler

14 september 2013

L’ex-chef d’état-major José Charlier et un ancien patron du SDRA refusent de donner des noms. À deux ans de la prescription, la juge d’instruction rencontre des obstacles et bute sur des refus et sur des silences. Des témoins refusent de répondre et de coopérer dans l’enquête sur les tueries du Brabant.

La justice a souhaité faire entendre des militaires à la retraite des services belges de renseignements de l’armée. Deux officiers supérieurs dont l’ancien chef d’état-major général José Charlier ont refusé de répondre aux questions. C’est ce qu’affirme l’avocat Michel Graindorge interviewé hier par nos confrères de La Dernière Heure, et qui cite d’autres noms. Michel Graindorge qui, en possession d’informations, révèle aussi: “La juge a des noms dans le collimateur.”

Mais Me Graindorge dit clairement les choses: “Cessons de rêver. C’est perdu au niveau d’un éventuel procès et de condamnations […] À supposer même que la juge procède à des arrestations ce week-end, le délai de deux ans qui reste sera trop court pour les juger.” Pour Me Graindorge, pourtant, “la piste suivie par la juge Martine Michel et ses enquêteurs va dans la bonne direction: c’est celle de l’extrême droite avec des implications dans l’appareil d’État et pour le compte peut-être des Américains”.

À la veille des trente ans lundi de la tuerie du Colruyt de Nivelles le 17 septembre 1983, Me Graindorge lance enfin un appel aux politiques pour “une prolongation de 10 ans de la prescription (jusqu’en 2025 donc)”. Michel Graindorge: “En enquêtant dans l’appareil d’État en lien avec les services de renseignements, la juge a fait interroger Charlier et Legrand qui ont en leur temps dirigé SDRA 8.”

Le lieutenant-colonel Bernard Legrand a dirigé cette section du SDRA (Service de renseignements de l’armée) que composaient des militaires qui enduraient des entraînements spéciaux. Également en lien avec SDRA, le futur lieutenant général José Charlier qui est aujourd’hui âgé de 79 ans fut, de 1988 à 1995, le chef d’état-major général de l’armée belge. Selon Graindorge , les deux ont été entendus dans l’enquête sur les tueries. Et les deux ont refusé de parler.

L’enquête voulait des noms, ceux des membres de Gladio, le réseau stay behind (réseau dormant) créé après guerre en Belgique sous l’égide des Américains en prévision d’une éventuelle 3e Guerre mondiale.”Legrand a répondu: No comment. Et Charlier a refusé de répondre.” Refus de répondre dans un dossier de 28 assassinats. Refus de répondre à un juge d’instruction. Au nom du secret défense? Sans motif, répond l’avocat, “le mur de Berlin est tombé depuis un quart de siècle”.

Et sa question: “Alors pourquoi? Si ce n’est pour cacher.” Autre révélation de Michel Graindorge: “Des anciens de la Sûreté de l’État également interrogés récemment disent aujourd’hui qu’ils ont toujours eu le sentiment d’un lien évident entre le WNP (milice néonazie active à l’époque) et les tueurs.” Pas un ne disait cela il y a 20 ans. Me Graindorge: “L’enquête marque des points.”

Pour Me Graindorge, “la juge actuelle est la meilleure que le dossier ait jamais eue. C’est regrettable qu’elle ne soit pas arrivée bien plus tôt. Intelligente, efficace et tenace. Vous savez, une femme qui court le marathon …” Partie civile au nom de plusieurs familles victimes, l’avocat a légalement accès à certaines pièces. Sur l’affaire des armes de Ronquières: “Le rapport de l’INCC est formel: les pièces ont séjourné dans l’eau au maximum 1 à 2 mois, et pas un an. Il y a donc un sérieux problème. Et contrairement à ce qu’on répond, cinq PV certifient que les sacs n’étaient pas fermés. De nouvelles analyses sont en cours pour mieux préciser, notamment l’encre des chèques et la dégradation de la cellulose.”

Autre révélation de Michel Graindorge: “Il y a plusieurs personnes dans le collimateur. (…) Dont un ancien de la mouvance WNP et qui a déjà pris un avocat à Bruxelles.” Michel Graindorge, visiblement amer sur l’enquête menée entre 1995 et 2010: “À l’arrivée de la nouvelle juge, le greffier en chef a dû faire un travail de titan pour remettre ce dossier sur ses pieds tant il était en désordre. Désinvolture ou manque de moyens? Au-delà de la sympathie que j’ai pour les magistrats qui sont partis à la retraite après avoir dirigé ce dossier pendant des années, je crois qu’on n’est pas allé au fond des choses, et singulièrement quand ça touchait à l’extrême droite et à l’appareil d’État.”

Pour Me Graindorge encore, les tueurs “ont déjà gagné. Il n’y a plus d’espoir” d’un procès, à supposer même des arrestations prochaines. “Cessons de rêver: avec la procédure dans un tel dossier de 1,4 million de pages, 2 ans pour les juger, ce sera trop court.” Reste le “projet honorable” d’arriver néanmoins à la vérité, d’identifier des suspects et comprendre ce qui s’est passé”.

À moins de prolonger la prescription. Il propose “dix ans, jusqu’en 2025”. Étendre la prescription de 30 à 40 ans, c’est “l’espoir des familles” et l’appel qu’il lance aux politiques. “Je sais que la ministre de la Justice étudie la question. (…) C’est la dernière chance: celle que l’enquête marque des points et que cela déclenche une initiative de Mme Turtelboom.”

Bron » La Libre

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