Premier exemple d’une manipulation sur laquelle on reprend l’enquête dans le Dossier Tueries : le vol à main armée chez l’armurier Dekaise à Wavre le 30 septembre 1982. Et plus exactement, un incident survenu l’après-midi dans lequel fut impliqué le grand chef cuisinier belge Romeyer.
Au volant de sa Range Rover verte, Pierre Romeyer rejoignait son restaurant La Maison de Bouche quand il croisa les auteurs en fuite de l’attaque de Wavre.
Les tueurs, dans une VW Santana, doublèrent la Range du grand chef coq. Des gendarmes en petite R4 poursuivaient la Santana. À l’entrée de Hoeilaert, les auteurs ouvrirent le feu sur les gendarmes. Et Romeyer arrivait. En assistant à la fin de la fusillade, le grand cuisinier est devenu un témoin important.
Ce qui interpelle aujourd’hui, c’est la suite de l’histoire, quand quelqu’un a téléphoné l’après-midi à Pierre Romeyer dans son restaurant pour lui dire, en français, de la fermer, après lui avoir demandé s’il était bien le propriétaire d’une… Range Rover verte.
À 86 ans maintenant, les souvenirs de Pierre Romeyer se sont estompés. Mais son épouse confirme que ce coup de fil a beaucoup tracassé son mari. Et les enquêteurs d’aujourd’hui font la même analyse : l’incident Romeyer est pour eux révélateur que dès les premières tueries, “ils avaient quelqu’un à l’intérieur”.
Nous avons demandé à deux truands connus s’il était habituel, dans le banditisme classique des années 1980, de relever une plaque de voiture alors qu’on est dans le feu de l’action, qu’on vient de tuer un policier et qu’on a la gendarmerie aux trousses : la réponse est deux fois non.
Aujourd’hui, c’est évident, l’incident Romeyer aurait été exploité sans œillère, comme il ne l’a pas été en 1982. Et c’est aussi une question : pourquoi ? Car les enquêteurs ont vérifié que les moyens techniques de l’époque permettaient de tracer la fuite, qui a balancé la plaque de la Range de Romeyer. Cette recherche n’a pas été faite.
Autre point troublant : les enquêteurs ont découvert récemment que la main-courante de la gendarmerie en charge du dossier n’a pas mentionné le coup de fil interpellant à Pierre Romeyer. Simple oubli ? Négligence de plus ? Ou volonté délibérée de saboter ? En 2016, les enquêteurs ont leur réponse.
En réalité, Pierre Romeyer n’avait pas vu grand-chose. De l’endroit où il se trouvait, le tireur était de dos. Il n’a pu décrire qu’une silhouette, celle d’un “malabar costaud, large d’épaules”.
Le célèbre cuisinier était un passionné de chasse. Bien qu’il ne l’ait vu que de dos, pour lui, ça ne fait aucun doute : l’individu était un très bon tireur et il pratiquait même les techniques de tir d’action de Jeff Cooper.
Cet exemple date du tout début des tueries du Brabant, en septembre 1982. L’enquête apparemment en fourmille. Nous montrerons demain un autre exemple, datant celui-là de la tuerie au Delhaize d’Alost en novembre 1985.
L’orientation actuelle des recherches se situe aux antipodes de celle des années passées, qui s’est terminée avec le limogeage en 2010 du chef d’enquête francophone. Par contre, le chef d’enquête néerlandophone Eddy Vos partageait déjà cette conception.
Bron » La Dernière Heure | Gilbert Dupont