C’est une histoire rocambolesque, digne d’un film. Un film policier, bien entendu, qui raconte l’achat, la purification et la revente de cocaïne par la gendarmerie belge, à des réseaux de trafics internationaux. En 1975, une opération anti-drogue menée sous couverture va complètement déraper.
Ces méthodes borderline sont-elles encore utilisées aujourd’hui? Le flic undercover est-il un simple fantasme ? Comment la police lutte-t-elle contre la drogue ? Et jusqu’où faut-il aller pour infiltrer les réseaux de la drogue ? Le podcast “L’Histoire continue” revient sur “l’Affaire François”, un scandale qui a éclaboussé la gendarmerie belge au début des années 80.
Dans le genre policier, s’il y a un héros qui fait fantasmer plus que tous les autres, c’est bien le flic undercover, qui change d’identité pour enquêter sous couverture. L’infiltration est une des techniques d’enquête mise en œuvre pour lutter contre le narcotrafic. Mais dans les années 70 en Belgique, cela ne s’est pas fait sans quelques ratés…
Au début des années 60, un problème apparaît en Europe. L’héroïne, qui est surtout consommée aux États-Unis, est extraite de l’opium cultivé en Asie, mais la transmission du produit passe par l’Europe, notamment la France et l’Italie. Au fil des années, les chiffres vont montrer que la drogue déferle aussi lentement sur la Belgique.
En 1969, le ministre de la Justice, le socialiste Alfons Vranckx, pense “qu’il est temps de se préoccuper de la situation”. Il souhaite anticiper l’évolution de l’usage des drogues chez nous, avec de nouveaux moyens d’action pour agir en amont et démanteler les filières de la drogue.
En 1971, est créée, l’administration de l’information criminelle. Une vingtaine d’agents sont recrutés, pour la plupart à la police judiciaire, à la gendarmerie ou au service de renseignements de l’armée. Quelle sera la mission du BIC ? L’arrêté royal n’en dit rien. Ses techniques pour infiltrer le milieu de la drogue sont assez peu orthodoxes : fausse plaque de voiture, fausse carte d’identité achetée au marché noir, faux billets de banque pour appâter les dealeurs. Les hommes du BIC font ce que l’on appelle de la provocation : ils font semblant de vouloir acheter, avant de coffrer les revendeurs de drogue. Le système sera aussi utilisé pour s’introduire dans les filières, pénétrer le milieu en achetant et en revendant.
1974 : le Bureau National des Drogues et l’équipe de choc du Commandant François
Au début, la gendarmerie regarde cette nouvelle brigade d’un mauvais œil. Mais le temps passe, ses activités donnent d’excellents résultats et le nouveau ministre de la Justice, le chrétien flamand Renaat Van Elslande, est moins critique sur le fonctionnement du BIC, à la limite de la légalité.
Au début des années 70, on est prêt à pousser le cadre légal de la lutte anti-drogue. La gendarmerie fait des efforts dans le domaine de la formation de son personnel et dans l’acquisition de moyens nouveaux.
En 1974, son équipe anti-drogue devient le Bureau National des Drogues, le BND. Le Commandant François, un jeune agent, qui s’est illustré lors de plusieurs opérations à la frontière française, va prendre la tête du BND. Léon François enchaîne les grosses prises, mais il ne veut pas simplement lutter contre la drogue en Belgique. Il a aussi comme objectif de démonter des filières internationales.
Années 70 : les techniques de la DEA enseignées en Belgique
Opérations undercover, mises sur écoute, indicateurs… Les équipes de la DEA enseignent leurs techniques à d’autres polices nationales dans les années 70.
Les hommes du BND vont apprendre de nouvelles techniques américaines auprès de la DEA, la Drug Enforcement Administration.
Leurs bureaux sont installés à Bruxelles, à l’ambassade américaine. Ils ont 2000 agents spéciaux qui travaillent sous couverture à travers le monde et de grandes antennes qui collaborent avec différentes polices nationales.
La collaboration entre les États-Unis et la Belgique ne va pas se limiter à l’échange d’informations. Dans les années 70, des instructeurs de la DEA viendront donner des cours aux différentes polices belges sur la lutte anti-drogue.
Les agents du BIC et du BND seront bien sûr leurs élèves les plus attentifs. On y décrit les techniques de surveillance (même celles qui sont illégales chez nous, comme les écoutes téléphoniques), les techniques d’interrogatoire, des indicateurs… Mais le plat de résistance, c’est la technique des opérations undercover, des opérations sous couverture. Quand le policier devient agent secret et abandonne son identité officielle.
L’opération undercover de 1975 : ils s’infiltrent, mais achètent de la mauvaise cocaïne
Le BND poursuit des opérations souterraines et travaille avec un indic, Touboul. Un type qui mène toutes sortes de petits trafics et qui rencarde la police. En 1975, l’adjudant belge Bob Phillips se retrouve donc en mission, sous couverture, porte de Namur à Bruxelles. Touboul est avec lui. Il tient en main des liasses de billets : 1.650.000 francs belges, qui serviront à payer le kilo et demi de cocaïne que les deux hommes se préparent à acheter.
Touboul dit qu’en achetant une quantité assez importante de cocaïne, ils vont pouvoir remonter la filière pour trouver, en amont, un laboratoire de transformation de cocaïne qui doit être installé du côté de Malte. D’autre part, en revendant le produit, ils pourront descendre la filière vers l’Allemagne pour pincer les revendeurs, en bas de la chaîne. Le commandant François s’est débrouillé pour trouver l’argent de l’opération auprès de l’État-major. Ces 1.650.000 francs, constituent, à cette époque, la totalité des fonds spéciaux dont dispose la gendarmerie.
Mais le plan ne se déroule pas comme prévu.
En ouvrant le paquet acheté, ils découvrent une cocaïne pâteuse, parfaitement invendable. Une cocaïne qui n’a pas encore été purifiée et à laquelle il manque le dernier stade de purification en laboratoire. Le BND décide alors de se rendre au ministère de la Santé publique pour purifier cette cocaïne, très officiellement dans un laboratoire du ministère.
Mais puisqu’ils se retrouvent avec 1/2 kilo de cocaïne en moins après purification, ils décident de l’allonger avec de l’aspirine.
La revente : l’opération tourne définitivement au fiasco
On arrive à la dernière étape : la revente de la cocaïne mélangée. Entre-temps, Touboul a perdu le contact avec les premiers acheteurs. Le Commandant François a une autre piste : à Breda, en Hollande, un autre trafiquant a l’air intéressé. Mais au moment où la transaction est sur le point de se faire, les agents belges se retrouvent nez à nez avec des gendarmes hollandais, qui pensaient eux aussi, remonter la filière undercover. Un véritable fiasco.
L’histoire va finir par fuiter. Le 18 janvier 1980, le commandant François est arrêté. Lors de son procès, il est condamné à un an de prison avec sursis, mais il poursuivra sa carrière à la gendarmerie et sera réhabilité. On a estimé qu’il n’avait pas voulu s’enrichir personnellement, mais qu’il avait agi avec la volonté de lutter contre le trafic de drogue.
C’est ce que nous explique François Farcy, directeur de la police judiciaire de Liège, criminologue et spécialiste du crime organisé : “On faisait du hors-piste en permanence avec la meilleure volonté du monde et avec l’objectif de lutter contre ces trafics, à l’époque où ça démarrait”, souligne-t-il.
L’internationalisation du trafic a rendu les choses plus difficiles : “À l’époque, en termes de coopération internationale, on n’était pas très loin. Quand on voit maintenant ce qu’il existe au niveau Europol, au niveau des mesures, des règles européennes en matière de coopération policière qui existent, les mandats d’arrêt européens, les équipes communes d’enquête, les observations transfrontalières… Tout ça est réglé par des législations très pointues”.
Indic, provocation, corruption : le flic, à l’abri des dérives?
“Au BND à l’époque, ils ont joué les apprentis sorciers, influencés par les méthodes américaines”, commente aujourd’hui François Farcy. Ces méthodes étaient-elles inappropriées ? “Le système juridique américain n’est pas du tout le même que chez nous, puisqu’on est en droit anglo-saxon”. Et puis, il signale un autre problème : le système de la provocation, “qui est interdite en Belgique et l’est toujours aujourd’hui” rappelle-t-il.
L’intervention d’un indicateur est aussi assez délicate. Fabrice Rizzoli, docteur en sciences politiques, enseignant à Sciences Po Paris et à l’École des hautes études internationales et politiques, s’interroge : “Jusqu’où on peut lui donner quelque chose en contrepartie ? Parce que l’indic, ne va pas le faire pour rien”, insiste le spécialiste. “Pour qu’il y ait des grosses saisies, il faut que l’indic soit bien installé”. Doit-on laisser passer des kilos de drogue, pour pouvoir en intercepter d’autres ? “Personnellement, je ne le pense pas”, confie-t-il.
On constate aujourd’hui que le trafic et la consommation de drogue ont énormément progressé. “Le produit est omniprésent”, constate Fabrice Rizzoli, docteur en sciences politiques, enseignant à Sciences Po Paris et à l’École des hautes études internationales et politiques. À tel point que les policiers, rapporte-t-il, ont l’impression de “vider la drogue à la petite cuillère”. Mais il reconnaît que “les outils ont aussi largement progressé dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, contre leurs acteurs du moins. Et avec plus de garanties démocratiques et de protection des policiers”. Il ajoute :
Je préfère aujourd’hui que les policiers s’attachent à confisquer les biens des vendeurs de drogue, plutôt que d’être toujours au contact du produit, et d’avoir parfois des activités un peu borderline.
Le risque de corruption existe également. Il est sans doute d’ailleurs un peu plus élevé pour ces policiers-là, qui travaillent à la lutte anti-drogue : “Parce qu’il y a beaucoup plus d’argent”, explique Fabrice Rizzoli. “Ensuite, en matière quantitative, il y a beaucoup plus de moyens qui sont mis à disposition pour lutter contre le trafic de drogue que d’autres choses”.
En ce qui concerne les méthodes utilisées par les policiers dans la lutte contre le narcotrafic, la législation belge aujourd’hui est en tout cas “très stricte, avec des contrôles à tous les niveaux”, affirme François Farcy. “Toutes les méthodes particulières sont contrôlées par la magistrature assise. Elles sont, en fin de procédure, contrôlées par la Chambre des mises en accusation”
Par rapport à la corruption, “dans les unités spécialisées en matière d’undercover, il y a une formation, un contrôle permanent et il y a même des suivis psychologiques des agents. On a vraiment mis quelque chose en place qui fait que la corruption est difficile”.
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