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La filière boraine, des acquittés condamnés à vie

Quelques acquittements, retentissants, ont marqué les esprits et fait évoluer le regard de la Justice. Quatrième volet estival: la filière boraine, ces marginaux accusés d’être les tueurs du Brabant, même après leur mort.

Le logement de Michel Cocu à Boussu était, paraît-il, bien tenu lorsque les policiers l’ont fouillé quelques jours après ses funérailles, dans le courant du mois de décembre 2016. Ce qu’ils cherchaient: d’éventuels indices laissés par cet ancien policier communal à la vie cabossée, décédé des suites d’un cancer à l’âge de 65 ans. Michel Cocu était le principal suspect de la filière dite “boraine”, une demi-douzaine d’individus originaires de la région montoise que les enquêteurs tenaient pour être les “tueurs fous du Brabant”.

Une conviction judiciaire qui a collé à la peau de Michel Cocu. Même après sa mort, et malgré un acquittement en bonne et due forme 30 ans auparavant, l’homme passé aux aveux plusieurs fois –avant de se rétracter– est resté suspect aux yeux de la justice. “Nous pensions et pensons encore qu’il pouvait détenir un certain nombre d’informations”, déclarait d’ailleurs, quelques jours seulement après l’enterrement, Christian De Valkeneer, le procureur en charge de l’affaire. Dans les années précédentes, ce dernier avait tenté d’arracher des “informations” à l’ancien policier, quitte à en faire un informateur rémunéré. Sans succès.

A point nommé

Si le procureur et certains enquêteurs sont restés convaincus de l’implication de Michel Cocu et de sa bande dans les tueries, c’est en raison de l’absence de piste suffisamment solide face à cette série de braquages sanglants commis entre 1982 et 1985. Si bien qu’encore aujourd’hui, personne n’est comptable du bilan effroyable attribué aux “tueurs fous du Brabant”, sans doute le plus grand mystère criminel belge de tous les temps.

De Maubeuge (France) à Beersel, en Brabant flamand, en passant par Dinant, Uccle ou Genval, les 17 attaques attribuées à cette bande de braqueurs –liées entre elles par des concomitances balistiques– ont fait pas moins de 28 morts et une vingtaine de blessés. Les cibles? Des armureries, une bijouterie, des restaurants, un taxi et une épicerie, mais aussi –et surtout– des supermarchés, dont une dizaine ont été dévalisés. Un scénario tendait à se répéter: peu avant la fermeture, le commando masqué déboulait, en général à bord d’une Golf GTI, dévalisait la caisse en quelques minutes et n’hésitait pas à éliminer les témoins gênants.

En ces lieux de consommation de masse, où rien de grave n’est censé advenir, une vingtaine de personnes auront trouvé la mort. De quoi désarçonner les enquêteurs, qui se sont largement perdus en hypothèses et conjectures à l’époque.

La piste boraine arrive donc à point nommé, le 25 mai 1983. Quand, au beau milieu de cet interminable carnage, une certaine Josiane Debruyn se rend à la gendarmerie de Colfontaine pour y déposer un Ruger calibre 38 Special. Ce petit révolver appartient à son mari violent, et pour elle, qui se sent constamment en danger avec lui, pas question de laisser traîner l’arme à la maison. Or, l’analyse du Ruger réserve une surprise de taille. Claude Dery, un expert balistique chevronné, le relie à deux braquages attribués aux tueurs fous: celui de Genval, le 11 février 1983, et celui de Hal (un mort), le 3 mars.

L’homme qui a dégotté l’arme pour le compte du mari violent devient le suspect numéro un dans l’affaire des tueurs du Brabant, et il est rapidement identifié. Il s’appelle Michel Cocu. C’est un ex-policier vaguement véreux, doublé d’un militaire raté, devenu ambulancier après avoir vivoté de choses et d’autres.

Ecroué, Michel Cocu, 32 ans, reste en prison 18 mois, avant d’être relâché, faute de preuve, en mai 1985. Juste avant qu’une nouvelle vague de braquages, encore plus sanglants, ne traumatise le pays tout entier. Pour les enquêteurs, ça ne pouvait pas être un hasard. Si bien que le 21 mars 1986, il est de nouveau arrêté. Les enquêteurs ont de quoi jubiler; il a admis sa participation dans les deux braquages précités et, mieux encore, en avoue de lui-même un autre, à Nivelles, le 17 septembre 1983. Ce dernier fut particulièrement violent, puisqu’on y a dénombré trois morts, dont un gendarme.

Pour couronner le tout, le suspect mouille au passage “ses” complices présumés. Il y a, bien sûr, le mari de Josiane Debruyn, à qui il a fourgué le Ruger: un dénommé Jean-Claude Estiévenart, truand à la petite semaine dont le casier judiciaire comporte déjà un braquage. Et puis, Michel Baudet, père de famille (on le surnomme “Papa chou”), abonné au chômage, et qui aurait fait le guetteur et le chauffeur pour la bande de braqueurs.

Autre complice présumé: Adriano Vittorio, un fort en gueule dont la silhouette de grand gaillard colle avec certaines descriptions faites par différents témoins, qui ont décrit “un géant”. Et pour finir, Kaci Bouaroudj, un rescapé de la guerre d’Algérie qui exploite des cafés. Ironie du sort, la femme par qui l’enquête a démarré, Josiane Debruyn, est elle aussi inculpée. Comme les autres, elle sera jugée aux assises de Mons.

Les juges d’instruction qui se sont succédé ont accumulé les bourdes.

Dossier fragile

Le procès s’ouvre en janvier 1988. L’accusation repose naturellement sur l’analyse du Ruger et sur les aveux des uns et des autres. Le problème: dans les deux cas, rien n’est solide. Concernant le revolver et les différentes expertises menées depuis l’arrestation de Michel Cocu, il n’y a en réalité jamais eu d’unanimité. Surtout, l’une des contre-expertises, menée en 1986 par le laboratoire de la police criminelle allemande, le BKA, réputé pour sa fiabilité, a écarté l’implication du Ruger dans les braquages incriminés. Pour ne rien arranger, cet élément-là a été soigneusement “oublié” par le juge d’instruction du parquet de Nivelles, qui a dû, pour cette raison, se dessaisir du dossier.

Les aveux, eux aussi, sont friables. Certes, certains détails paraissent convaincants, mais les accusés soulignent qu’ils ont pu avoir accès à des éléments dans la presse, ou bien soufflés par des policiers désireux d’obtenir au plus vite des éléments compromettants. D’autres déclarations, elles, apparaissent fantaisistes. Devant des journalistes médusés, l’imposant Adriano Vittorio décrit un braquage imaginaire dans un supermarché, un méfait qu’il aurait pu commettre “aux commandes d’un avion”.

Un autre, Michel Baudet, est décrit par les experts psychiatriques comme un homme influençable et porté sur le mensonge. Et le couple Debruyn-Estiévenard? Des marginaux qui ont grandi en “foyer de jeunes, violents et révoltés”, rapporte le quotidien Le Monde le 20 janvier 1988. De près comme de loin, tout cela ne ressemble pas à du grand banditisme.

Qui plus est, les juges d’instruction qui se sont succédé ont accumulé les bourdes. Affaires mélangées créant de la confusion, déclarations inopinées apportant de nouveaux éléments à charge et à décharge, incapacité à défendre les méthodes d’enquête…

En conséquence, le procès est rapidement ajourné à la demande de la défense et sa reprise, quelques mois plus tard, ne permettra pas d’éluder certains détails fâcheux. Telle cette tuerie commise dans une bijouterie d’Anderlues en décembre 1983, attribuée aux tueurs fous, alors même que certains accusés, tel Michel Cocu, se trouvaient en détention. Pour les jurés, l’acquittement est alors une évidence.

Vies fracassées

“Je savais bien que j’aurais une destinée incroyable, on me l’avait prédit à 15 ans!”, déclara, devant un parterre de journalistes et de photographes, Josiane Debruyn, lors de la reprise du procès en avril 1988. Elle est morte quelques années plus tard, dans l’indifférence générale, tout comme Michel Baudet, victime d’un accident de la route en 1995.

Adriano Vittorio, le grand gaillard aux penchants mythomanes, est décédé en 2005 à Maubeuge (France), dans le dénuement et la maladie. Celui qui fut le mari violent de Josiane, Jean-Claude Estiévenard, a un temps tenu un café avec Kaci Bouaroudj, avant de reprendre sa vie de petit truand et de se suicider en prison en 2008.

S’il fut indemnisé à la suite de l’acquittement, Michel Cocu a perdu beaucoup dans l’affaire. Devenu ambulancier à l’époque des faits, il a perdu son travail et sa femme, et n’a jamais été considéré comme un innocent. Vivotant du chômage, son nom, associé à la filière boraine, ne lui a pas permis de se reconvertir –il voulut devenir chauffeur routier, puis postier, sans succès.

Tout au long des années 1990, Michel Cocu aura été pourchassé par une meute policière et judiciaire implacable. Une fois, pour un prélèvement sanguin. Une autre pour son ADN. Les enquêteurs l’ont poursuivi jusque chez sa mère, où il avait fini par se réfugier, pour lui parler de “l’affaire”. Exaspéré, il fit organiser par son avocat, début 1999, une conférence de presse pour crier au harcèlement judiciaire. Mais celui-ci ne cessa jamais vraiment.

Deux ans plus tôt, l’enquête parlementaire sur les adaptations “nécessaires” de l’appareil policier et judiciaire en marge de l’affaire des tueurs du Brabant releva que “l’implication de la filière boraine, malgré l’acquittement prononcé par la cour d’assises du Hainaut, reste toujours acquise à l’avocat général Jaspar (qui appuya à l’époque pour focaliser l’enquête sur Michel Cocu et ses comparses): “Le jury populaire est tiré au sort sur base des listes électorales… Vous me parlez de l’échec (NDLR: en vue de retrouver les tueurs) et moi, je vous parle d’un acquittement qui m’a ébahi”, conclura ce dernier, sans l’ombre d’une remise en question.

A peine nommé juge d’instruction dans les années 1980, Luc Hennart, futur président de la cour d’assises à Bruxelles, est à la tête des investigations dans l’affaire Bouhouche-Beijer, deux ex-gendarmes eux aussi soupçonnés d’avoir été impliqués dans les braquages des tueurs du Brabant. “Quand les experts ne sont pas très clairs, ou qu’ils changent éventuellement d’avis, le jury n’aime pas”, fait remarquer Luc Hennart, qui estime qu'”une déclaration de non-culpabilité” prononcée par un jury doit conduire le juge, et au-delà l’institution, à se poser un “certain nombre de questions”.

C’est une des raisons pour lesquelles il défend avec obstination le principe de jury populaire, dont il se dit “inconditionnel”, pointant au passage les diverses tentatives d’en finir avec des assises que beaucoup voudraient voir disparaître. “C’est un vieux sujet. En réalité, si aujourd’hui on n’est pas arrivé à abolir la cour d’assises, c’est parce qu’elle est inscrite dans la Constitution”, relève le magistrat honoraire, qui bat en brèche le prétendu laxisme dont sont parfois accusés les jurés d’assises, citant notamment les 27 ans de prison ferme de Paolo Falzone, récemment jugé à Mons.

Si le procès de la filière boraine a particulièrement consacré l’importance d’un jury face aux lacunes potentielles de l’enquête, l’institution s’est surtout remise en question à partir de 2002, en créant un parquet fédéral, dont l’affaire des tueurs du Brabant fut le point de départ. C’est qu’il fallait “une solution pour coordonner l’action publique face à des phénomènes larges, de grande ampleur ou nécessitant une spécialisation forte des compétences”, expliquait en 2022 l’alors procureur fédéral Frédéric Van Leeuw, à l’occasion des 20 ans du parquet, citant également l’affaire Dutroux comme un autre déclencheur.

Plus généralement, les crimes commis par les tueurs du Brabant entrent dans la catégorie des faits “extrêmement graves en raison de leur portée, en particulier du nombre de victimes ou de la peur intense ou terreur suscitée chez les citoyens”, qui les rendent désormais imprescriptibles. Entrée en vigueur en 2024, cette réforme des délais de prescription a permis de ne pas clôturer cette enquête hors norme après le 9 novembre 2025, date à laquelle les faits étaient prescrits avant la réforme.

Bron: Le Vif | Clément Boileau