à Quaregnon, cette famille divisée en deux clans traîne une sale réputation. Trois d’entre eux vont être jugés pour un meurtre datant de 1991. Ils se disent innocents et accusés par les autres.
“Espèce de Becker”, “sale Becker”. Des insultes comme tant d’autres? Pas vraiment. Celles-ci sont pourtant localisées. Elles foisonnent surtout dans le Borinage. Et notamment dans certaines cours de récréation d’écoles de la région de Quaregnon. Problème : Becker n’est pas un nom d’oiseau mais celui d’une famille implantée à Quaregnon. Une grande famille aux origines gitanes dont les petits-enfants fréquentent les écoles de la région.
“La vie de mes deux filles de 12 et 13 ans est par moments un enfer”, lance Laurent, 41 ans. Si certaines familles ne voient aucune objection à ce que leurs enfants fréquentent les petit(e)s Becker, il n’en va pas de même partout. Récemment, des enseignants sont même venus aux nouvelles. Alertés qu’ils étaient par la une d’un quotidien local qui ne faisait pas dans la dentelle. “Trois “Becker” borains poursuivis pour meurtre”. Une affaire vieille de vingt ans qui devrait être jugée lors de la prochaine rentrée judiciaire aux assises de Mons. Une affaire complexe.
Ce fameux 9 mai 1991, dans son café “’t Oud Gemeentehuis”, à Kaster, près de Courtrai, André Maroy a bloqué son téléviseur sur la finale du concours Eurovision de la Chanson. Dans le bistrot, on disserte sur le futur vainqueur. Le concours se termine tard. Pendant ce temps, Elza, l’épouse d’André, passe la soirée en famille.
A son retour dans le café, pour Elza c’est le choc. André gît sur le sol. Battu à mort, il a une corde serrée autour du cou. Le meurtre vient de se produire. Pour preuve, Elza n’a ni le temps de réagir ni d’appeler au secours. Quatre hommes se jettent sur elle. Ils la ligotent et l’enferment dans la cuisine. Avant de partir, ils effectuent une razzia : des bijoux, 70.000 francs belges ( +/- 1.750 euros ) en argent liquide et 1,8 million de francs belges en titres ( +/- 45.000 euros ).
Dès après les faits, le 14 mai 91, les enquêteurs orientent leurs soupçons vers une branche de la famille Becker. Le “patriarche”, Jean-Claude est appréhendé avec deux de ses fils Fernand et Emile et un quatrième acolyte, Haichour. Le quatuor n’a pas d’alibi. Des témoins certifient même avoir vu Haichour et Emile à Kaster le soir du meurtre. Eux reconnaissent avoir passé la soirée à Kaster mais pour y chasser le hérisson.
Une tablette de chocolat confirmera la présence d’Emile car une empreinte de ses dents y sera retrouvée. Face à ces éléments, les suspects nient tout en bloc. Ils passent six mois en détention préventive et sont finalement relâchés. Retour à Quaregnon, au bout de la chaussée de l’Espérance, à deux pas de La Bouverie.
En plein no man’s land, la maison en impose. Sur le côté, un campement d’une douzaine de caravanes résidentielles. “Ces baraquements sont loués par le CPAS de la ville qui y loge des allocataires sociaux, lance un voisin. Tous les jours, le CPAS vient apporter les repas. Il y en a en général aussi un pour les propriétaires.”
Et la cohabitation? “Elle se passe bien, embraie un autre voisin de la rue du Fief, sous le regard d’un terril. Je sais qu’on les accuse d’être des voleurs. La police est d’ailleurs déjà venue plusieurs fois. Parfois même en force, avec hélicoptère et tout. Certains ont même fait de la prison pour des vols, de la contrefaçon et des bagarres.
Mais comme on dit, ils ne vont pas venir voler leurs propres voisins. Par contre, entre eux, ils ne s’épargnent rien. Il y a deux clans dans la famille. Tout le monde habite dans le quartier, y compris les fils. Ils se sont déjà tiré des coups de feu l’un vers l’autre. Il y en a même un qui a failli en mourir.”
Il n’y aurait cependant pas que des coups de feu. Il y aurait aussi des coups bas, selon Me Sven Mary, l’avocat de l’autre pan de la famille, celui de Daniel Becker qui habite quelques centaines de mètres plus loin, sur la même chaussée de l’Espérance. “Dès qu’il est sorti de prison, Jean-Claude Becker a lancé une cabale contre son frère Daniel, affirme l’avocat. Il l’a chargé et le juge d’instruction gantois l’a cru.”
Suite à des informations parvenues anonymement aux enquêteurs, Daniel et ses fils Laurent et Johnny sont entendus durant l’été 2000. Ils seront, dans un premier temps, mis hors de cause. Momentanément. Et, faute de preuves tangibles, l’enquête va s’enliser. Jusqu’à s’interrompre. Pour redémarrer, de manière spectaculaire, en avril 2010. Le 15 précisément.
Ce mercredi-là, tôt le matin, la police judiciaire fédérale de Mons, appuyée par les unités spéciales de la police fédérale, passe à l’action. Quatre perquisitions simultanées sont menées aux domiciles de membres de la frange Daniel Becker à Jemappes, Quaregnon et Frameries.
Au total, dix personnes sont interpellées. Dans le cadre du dossier Maroy mais aussi dans celui du meurtre sauvage d’une femme de 40 ans commis le 19 décembre 2009, à Marchipont. “Comme souvent lorsque nous nous rendons là-bas, ça a été un peu rock and roll mais il n’y a pas eu d’incident majeur”, avait alors précisé François Farcy, directeur judiciaire à la PJ de Mons. Un an plus tard, l’affaire a laissé des traces.
“Ils ont cassé ma vie et celle de mes deux filles, s’exclame Laurent. Ils m’ont cassé trois côtes et m’ont frappé à l’oil. Est-ce bien normal qu’ils aient mis une cagoule sur la tête de mes filles et qu’ils aient immobilisé leurs mains avec des colsons? Des enfants qui avaient à l’époque 11 et 12 ans. S’ils m’avaient envoyé une convocation, je serais allé les voir. Comme d’habitude.”
Dans sa villa cerclée d’une barricade en béton et entourée de matériel de chantier à vendre, l’épouse de Daniel Becker embraie. “Mon mari et mes enfants sont innocents, lâche-t-elle sous le regard approbateur de deux immenses chevaux en verre ornant sa cheminée. Comment peut-on ainsi détruire une famille et traumatiser des enfants à vie sans la moindre preuve?”
“Ils nous ont battus à mort, réagit Daniel, 61 ans, sorti ce jeudi de l’hôpital où il est soigné pour un cancer. J’ai tellement reçu de coups de pied que je n’arrivais plus à marcher. Ils m’ont massacré pendant les interrogatoires.”
“Il sortait déjà de l’hôpital quand ils sont venus le chercher, enchérit l’épouse. Ils l’ont tellement frappé que ses points de suture ont sauté.”
Pourquoi en effet un tel déploiement de forces? Surtout si longtemps après les faits? “Lors de la remise en liberté du clan de Jean-Claude Becker, la fille de la victime s’est répandue dans la presse flamande, commente Sven Mary. “Les policiers m’avaient dit qu’ils tenaient les assassins”, a-t-elle déclaré. Cela, ajouté à la propre déception des enquêteurs de voir leur travail anéanti, ça a dû provoquer un électrochoc.”
C’est alors que survient l’ADN. Telle une apparition. “Près de 20 ans après le meurtre, l’ADN de Daniel Becker est découvert sur les lieux du crime, poursuit l’avocat. On en trouve une trace sur l’étiquette décollée d’une vieille bouteille de coca. Mais personne ne peut affirmer objectivement qu’elle vient de là. Je me pose donc des questions. J’ai d’ailleurs demandé une contre-expertise à un spécialiste allemand.”
Assis à la table de sa cuisine, Daniel est fatigué. “Ce soir-là, j’étais à la maison avec un ami, Herman M., dit-il. On regardait l’Eurovision. Je l’ai dit au juge. D’ailleurs, qu’est-ce que je serais allé faire en Flandre? Je n’y vais jamais, je ne parle pas flamand.” L’alibi a été vérifié. Il tient la route. Pourtant, les trois Becker, qui ont fait deux mois de préventives, vont être jugés.
“Ils prouveront publiquement leur innocence et sortiront libres. Comme lors de la chambre du conseil. Lors du prononcé, il y a eu un énorme coup de tonnerre et la lumière est apparue. C’est un signe que Dieu nous croit”, assure la “matriarche” sous ses imposantes boucles noires comme du jais. A l’extérieur, des impacts de balles dans la corniche et les châssis de la maison témoignent des relations de bon voisinage entre les deux “clans” de la famille. Faut-il y voir une explication dans la peur que suscite le nom “Becker” dan la région? Peut-être.
“Pourtant, nous ne sommes pas des gitans, rétorque la cheffe de famille. Nous habitons une maison, pas une roulotte. Et personne chez nous n’a de casier judiciaire.”
Bron » Le Soir | 12 Februari 2011