Il est 3 heures ce samedi 17 septembre 1983. La sonnerie du téléphone déchire le silence de la nuit. Une voix connue. “Viens au Colruyt. Y a du boulot pour toi”. Voici le récit de cette nuit que Jean Vandendries, alors journaliste au Soir et aujourd’hui à L’Avenir, n’a pas oubliée.
Samedi 17 septembre 1983. Pas de GSM à l’époque. C’est donc le poste fixe qui résonne dans mon bureau. Le temps de m’en rendre compte, de quitter le lit et de gagner cette pièce est trop long pour l’appelant qui me raccroche au nez alors que je pose la main sur le récepteur.
“Zut. Qui donc peut bien m’appeler en pleine nuit?” Retour dans le plumard. Un quart d’heure plus tard, nouvel appel. C’est donc quelqu’un qui ne s’est manifestement pas trompé de numéro. Je suis plus prompt à sauter du lit. Au bout du fil, une voix familière, celle d’un gendarme.
Petite parenthèse. À l’époque, la belle époque, je peux compter sur des informateurs on ne peut plus fiables des BSR de Nivelles et Wavre, tout heureux de constater que les beaux coups de filet des hommes de leur brigade sont répercutés par la presse écrite.
Il en va de même des juges d’instruction qui accueillent dans leur cabinet le journaliste judiciaire que je suis. Ils sont les mieux à même, avec le substitut du procureur du Roi de service, de savoir ce qui peut être publié ou pas. Une relation de confiance s’est instaurée.
Le système a évolué au fil du temps. Aujourd’hui, chaque parquet a un magistrat de presse auquel le journaliste accrédité s’adresse. L’information a été verrouillée, cadenassée. Elle s’est, ou plutôt elle a été aseptisée. Plus question d’appeler un enquêteur ou un juge d’instruction.
On ne parle pas de censure. Certes, l’organe du parquet répond de manière obligeante, mais il livre une information linéaire qui, le lendemain, se retrouvera dans la rubrique des “Faits divers” sans possibilité pour l’échotier d’apporter une petite touche personnelle, la confidence d’un témoin et encore l’info d’un enquêteur qui fera mouche.
On retourne quarante ans en arrière. J’arrive sur le parking du Colruyt bien avant le procureur Deprêtre qui, fou de rage dira-t-il, donnera des coups de pied dans les douilles qui jonchent le sol en les éparpillant et en polluant la scène du crime. Les malfrats n’ont pas lésiné sur les moyens: deux Riot guns, un colt.45, un pistolet 7.65, un revolver Magnum.357, un Rüger P.38, un pistolet FN 9 mm et un pistolet 22 LR.
Au sol, deux gendarmes de la brigade de Nivelles que je connais bien car ils convoient chaque jour les détenus appelés à comparaître en correctionnelle. Marcel Morue a été abattu à bout portant d’une balle dans la tête. Son collègue Jean-Marie Lacroix a eu plus de chance. La balle s’est logée dans l’épaulette de sa tenue. Il s’est écroulé face contre sol et il a eu la présence d’esprit de “faire le mort”.
Je m’apprête à quitter les lieux. “Attends, me dit-on. Là, derrière des caddies…”.
Les corps sans vie de Jacques Fourez et Elise Dewit, les occupants d’une Mercedes venus faire le plein d’essence avant de regagner Bruxelles alors qu’ils revenaient de Paris, y sont dissimulés.
Leur voiture n’est plus là. Les bandits, qui ont forcé la porte blindée du supermarché à l’aide d’un chalumeau, l’utiliseront pour s’enfuir.
Ils prendront la direction de Waterloo avec le produit de leur vol, des pralines, 40 paquets de café Maragogype de 500 grammes et 10 autres de même marque mais de 2,5 kg, 5 bidons d’huile de maïs de 5 litres, 5 autres d’huile d’arachide de 5 litres qui seront retrouvés dans une Saab 900 turbo.
Pour le procureur, ce carnage du Colruyt a été l’œuvre de “prédateurs”…
La piste des Borains, “ces pauvres bougres”
Pendant plusieurs mois, des Borains se trouveront sous les feux de l’actualité judiciaire et sous les verrous avant de se faire acquitter.
Octobre 1983 sera noir pour six d’entre eux. Josiane De Bruyne, la femme de Jean-Claude Estiévenart, un policier du Borinage, a apporté à la gendarmerie le revolver Rüger calibre 38 de son mari. Elle craint qu’il ne s’en serve contre elle. L’arme est soumise à expertise à l’initiative d’un membre de la BSR de Mons. Elle a été utilisée lors des attaques de Genval (Delhaize, 11 février 1983) et de Hal (Colruyt, 3 mars 1983).
Michel Cocu, un ancien policier communal, est arrêté le 29 octobre car c’est lui qui a fourni l’arme à Estiévenart. Il nie être pour quoi que ce soit dans les attaques puis avoue une participation minime, avoir été le chauffeur de la voiture des Borains venus à Nivelles. Il livre des noms. S’en suit une valse d’arrestations de Borains dont un géant, un certain Vittorio que d’aucuns considéreront comme l’âme damnée de la bande.
Les Borains sont en taule à Nivelles. La moindre information recueillie est aussitôt recoupée et il arrive que le juge d’instruction Jean-Michel Schlicker rende visite à l’un ou l’autre en prison. Mieux, ou pire, c’est selon. Le procureur du Roi Deprêtre himself l’accompagne et assiste à l’interrogatoire. Inimaginable !
Il tient à être informé en premier lieu des informations recueillies afin de voir étayée sa conviction que les bandits sont des prédateurs, un leitmotiv qui a pour effet immédiat de désorienter les investigations visant d’autres pistes dont celle menant à l’extrême droite.
En janvier 1986, le juge Schlicker confie plusieurs armes suspectes au BKA (Bundes Kriminal Amt) de Wiesbaden dont l’expertise balistique est du top niveau. Le rapport lui parvient le 15 mars. Il est favorable aux Borains mais, sur injonction de Deprêtre, il restera caché pendant neuf mois dans ses tiroirs.
Voilà qui turlupine le greffier de ce juge, un homme droit qui n’en peut plus de participer bien malgré lui à une supercherie scandaleuse. Il s’en ouvre à un ami qui se charge de m’avertir. On se situe en novembre 1986.
Nivelles dessaisi du dossier
L’information paraîtra à la une du Soir. Elle déclenchera des réactions en chaîne de la part des avocats des Borains et même de la hiérarchie.
Le climat s’alourdit. Le 21 janvier 1987, la Cour de cassation décidera de dessaisir Nivelles du dossier et de le confier à Charleroi. Un coup de tonnerre dans le landerneau judiciaire et un désaveu pour la manière avec laquelle s’est comporté le procureur Deprêtre.
Les Borains, “ces pauvres bougres”, seront jugés par la cour d’assises de Mons. Le procès s’ouvre le 18 janvier 1988. Il sera suspendu trois jours plus tard. Il sera repris le 6 avril suivant. Il se soldera par un acquittement général.
Ce n’est pas terminé. On installe une commission d’enquête parlementaire sur la manière dont a été menée la lutte contre le banditisme et le terrorisme. Le constat de son rapport du 30 avril 1990 est impitoyable. “Il faut admettre que la situation au parquet de Nivelles est devenue intenable. Il y a des responsabilités immédiates à prendre”.
En ligne de mire, le parquet de Nivelles et son chef Deprêtre qui s’était toujours refusé à toucher aux institutions, qu’il s’agisse de la gendarmerie ou de la Sûreté de l’État.
Son premier substitut du procureur du Roi Yves de Prelle de la Nieppe fut le premier à souligner les dérives de l’enquête. Il mit en évidence la mise à l’écart des enquêteurs de la BSR de Wavre et montra son supérieur hiérarchique, “le vrai responsable de l’enquête”.
Christian Baeyens, un autre juge d’instruction de Nivelles, connu pour ses facultés d’imitation et les formules imagées, embrayera. “Deprêtre se prenait pour Dieu. La Justice, c’est moi, disait-il. Il se comportait comme le Roi Soleil.”
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