Il y a 40 ans, les tueurs du Brabant frappent au Colruyt de Nivelles, un triple meurtre, voici le témoignage du gendarme survivant

Après Wavre, Beersel, Genval, Hal, Uccle, c’est au tour du triple meurtre par armes à feu lors d’un cambriolage nocturne au Colruyt de Nivelles d’atteindre les 40 ans d’enquête sans résultat probant. Quatre décennies après les faits de Nivelles, nous avons pu lire le témoignage de l’unique survivant ainsi que les rapports des experts de ce qu’il faut bien appeler “un massacre”. De précieuses informations permettant de comprendre ce qui s’est réellement passé la nuit du 16 au 17 septembre 1983. Le récit du gendarme conducteur du combi envoyé sur place après le déclenchement de l’alarme du magasin, est glaçant d’effroi. Il permet de mesurer l’inquiétant profil d’auteurs déterminés à échapper à toute capture.

Le Colruyt de Nivelles est situé à proximité d’une bretelle de l’autoroute Bruxelles et Mons à la sortie de la ville. Il est 1h26 la nuit du vendredi au samedi 17 septembre 1983 lorsqu’un appel parvient à la permanence gendarmerie du district de Nivelles. A l’autre bout du fil, un membre du service de sécurité de Colruyt signale le déclenchement d’une alarme au magasin de la firme à Nivelles. Il s’agit d’une alarme volumétrique, elle s’actionne silencieusement lorsqu’une personne présente dans le magasin traverse le rayon des détecteurs. Le service de sécurité de la firme à Hal est alors prévenu. La première alerte a lieu à 1h23. Le district de gendarmerie s’adresse à la patrouille de service dans le secteur de Nivelles pour une demande d’intervention. Le “combi” des deux gendarmes est dans le centre-ville, ils seront rapidement sur place.

Par radio, le maréchal des logis Marcel Morue signale qu’il se rend immédiatement au Colruyt. Quatre minutes suffisent pour atteindre le parking entourant le magasin. A 1h30, la patrouille annonce qu’elle est sur zone. Tout se passe alors très vite. La suite du récit, c’est Jean-Marie Lacroix, le gendarme survivant qui la raconte quelques heures après les faits sur son lit d’hôpital: “En arrivant nous n’avons rien vu, nous avons contourné le magasin avec les feux de route en passant par la station d’essence. Le long du mur du magasin, à l’arrière, nous avons aperçu deux voitures rangées, l’une avant la porte donnant accès au magasin, l’autre après la porte, cette dernière voiture, étant une Mercedes blanche avec le coffre ouvert. Nous avons aussi, à ce moment, remarqué la porte du magasin qui était cisaillée en dessous. Nous sommes sortis de chaque côté de la camionnette, arme à la main, Marcel Morue avait le pistolet-mitrailleur UZI. De fait, arrivé sur place, nous nous sommes fait canarder par les voleurs, les coups de feu partant de la porte qui avait été cisaillée. En descendant, j’étais chauffeur, j’ai remarqué de mon côté un individu devant nous, les autres étaient cachés derrière la porte fracturée.”

Et le gendarme et son collègue de riposter. Rapidement, l’échange tourne en leur défaveur: “J’ai alors fait mouvement vers l’arrière du véhicule pour le contourner et rejoindre Marcel Morue, j’ai reculé en tirant. Lorsque je me suis rapproché de lui, il s’est affalé sur le dos devant moi. Je me suis alors laissé tomber de travers dans la camionnette, le buste penché en avant entre le siège convoyeur et le tableau de bord, les pieds au sol.”

Faire le mort vaudra à Jean-Marie Lacroix d’avoir la vie sauve et de témoigner car l’homme aperçu en descendant de la camionnette l’avait suivi en contournant à son tour le combi: “Les autres individus tiraient encore pendant que je me suis laissé tomber. L’homme qui m’avait suivi est arrivé derrière moi. A ce moment il me semble que les autres complices sont sortis par la porte pour le rejoindre. Un des hommes, probablement un de ceux qui sortaient de la porte s’est écrié en arrivant ‘Oh le salaud, il avait une UZI’. Un coup a encore été tiré sur Marcel Morue, je suis formel. Un autre coup a encore été tiré dans ma direction, je pense que c’est avec ma propre arme, car elle m’a été arrachée des mains juste avant.”

Jean-Marie Lacroix ne sera pas touché par la balle dont la trajectoire a été parallèle à son dos, mais dont une trace est visible sur sa veste. Mais le croyant mort, les auteurs se sont crus libres d’échanger entre eux quelques mots: “Maintenant on se tire” ou “maintenant on se barre” confirmera le gendarme. Tous les auteurs parlaient en français “mais avec un accent qui n’était pas de la région, un genre d’accent flamand”.

Jean-Marie Lacroix n’a pu voir qu’un des auteurs, celui qui était devant le véhicule lors de l’arrivée de la patrouille: “Il était assez grand, environ 1m80, avait une corpulence moyenne et portait un long imper trois quarts. Il était également porteur d’une barbe épaisse mal soignée, cela m’a frappé dès le début. Il était armé comme les autres mais je n’ai reconnu aucune arme en particulier. L’homme que j’ai aperçu semblait avoir fait le guet sur le côté du magasin et rejoindre ses complices, qui avaient de toute évidence été prévenus de notre arrivée, puisque l’on nous tirait dessus alors que nous étions toujours dans le véhicule en arrivant.” Et le gendarme de se souvenir que son collègue Marcel Morue lui avait dit en voyant la porte: “Ici c’est un flagrant délit, ils sont encore là.”

L’échange de tirs n’aura duré que quelques minutes mais longues comme l’éternité. L’enquête officielle retient qu’à 1h34, Jean-Claude Lacroix, lance un appel radio: “Marcel est tué, vite du renfort.” En indiquant comme véhicule de fuite une “Mercedes blanche”. Peu de temps après cet appel, un garde de nuit du dépôt des autobus proche du Colruyt, téléphone à son tour à la permanence gendarmerie pour signaler que l’on tire dans les environs, qu’il a entendu les balles siffler. L’alerte à toutes les patrouilles de la région est lancée, gendarmes et policiers se lancent à la recherche des fugitifs.

En tout et pour tout moins de cinq minutes se seront écoulées entre le moment où le véhicule des gendarmes arrive sur le parking et le moment où les auteurs s’en vont dans la direction de Waterloo.

Mais cette nuit de violence est loin d’être terminée. La police de Braine-l’Alleud va à son tour essuyer les tirs de ces “tueurs fous” alors qu’elle croise leurs voitures sur la route nationale en direction de Bruxelles. Les auteurs n’hésitent pas à tirer à plusieurs reprises au fusil à pompe sur le véhicule de police blessant l’un de ses occupants, avant de disparaître définitivement dans la nuit.

Pendant ce temps, gendarmes, policiers et magistrats s’activent sur le parking du Colruyt. Car la première équipe venue secourir les collègues a découvert un carnage. Contre le mur séparant le parking du bord de l’autoroute, deux corps sont étendus derrière une rangée de caddies. Un homme et une femme sans vie, gisent dans une mare de sang.

Enquêteurs et experts appelés pour fixer la scène de crime constatent qu’ils ont été victimes de tirs d’achèvement. Des traînées de sang observées au sol ne laissent planer aucun doute, les deux victimes blessées ont été traînées depuis les pompes à essence sur plusieurs dizaines de mètres vers l’arrière du magasin et tuées de plusieurs balles dans la tête. Les corps étant ensuite rapidement cachés derrière des caddies.

Les rapports d’expertise qui seront déposés au dossier de l’enquête précisent la position des victimes lorsqu’elles ont été atteintes par les premiers tirs et la manière dont les auteurs ont procédé ensuite pour supprimer ces témoins devenus gênants. Le service informatique des pompes DATS confirmera que le couple a prélevé 47,99 litres à la pompe après le dernier relevé informatique effectué par l’ordinateur soit au plus tôt à minuit trente mais sans doute bien plus tard. Et d’indiquer que le couple est l’unique client qui s’est présenté cette nuit-là à la station entre minuit et l’heure de la fusillade.

Les auteurs ont pris soin d’emporter la voiture du couple pour fuir en emportant des marchandises. Mais ils seront obligés d’abandonner le véhicule à Braine-l’Alleud. Dans celui-ci sera retrouvé le sac à main de la victime dans lequel se trouvait toujours une somme de 21.500 francs belges. Sur la banquette arrière, un attaché-case en cuir avec des documents relatifs à l’achat d’un appartement à Paris sera découvert.

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