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Tueurs du Brabant : la piste française, un ancien gendarme et des tests ADN pour relancer l’enquête

Les résultats de prélèvements d’ADN dans le dossier des tueurs du Brabant doivent confirmer ou infirmer la “piste française”. Une hypothèse défendue par un ancien gendarme depuis plus de vingt ans.

L’un des plus vieux cold cases d’Europe va-t-il connaître un rebondissement inattendu ou rester, probablement pour toujours, l’un des plus grands mystères judiciaires qu’ait connus la Belgique ?

Voilà, en résumé, la question qui entoure l’attente des résultats ADN dans le dossier des tueurs du Brabant, nom donné aux auteurs d’une série de braquages violents commis entre 1982 et 1985, qui ont coûté la vie à 28 personnes. Au cours des quarante dernières années, plusieurs pistes ont été explorées. Jamais, cependant, un auteur n’a été formellement identifié, et l’enquête judiciaire a fini par s’enliser.

Des devoirs d’enquête sont cependant encore menés. Fin 2025, la cour d’appel de Mons a ordonné à la justice belge, à la suite de la demande de plusieurs parties civiles, de procéder à l’exhumation provisoire de trois corps enterrés à Charleville-Mézières, en France, en vue de prélèvements ADN. Et ce, afin de confirmer ou d’infirmer la piste française.

Une bande française ?

Cette piste, c’est celle que défend depuis plus de vingt ans Jean-Pierre Adam, ancien gendarme et policier aujourd’hui à la retraite. Selon lui, les tueries du Brabant sont l’œuvre d’une bande de truands du nord de la France dirigée par deux frères : Xavier et Thierry Sliman. Ces deux figures bien connues du grand banditisme n’ont cependant jamais été appréhendées ou inquiétées dans le cadre des tueries du Brabant et restent donc présumées innocentes. L’action pénale ne pourrait de toute façon jamais reprendre à leur égard, puisqu’elles sont décédées.

Aujourd’hui encore, l’ancien policier consacre une bonne partie de son temps à l’affaire. Il y a dédié une pièce entière de sa maison. Dans une petite salle annexe au salon, à côté de son ordinateur, des classeurs portant le nom des protagonistes s’entassent sur plusieurs étagères.

Sur le mur, une carte de la Belgique est agrémentée de pastilles de couleur reprenant les lieux des attaques. L’ancien gendarme a aussi multiplié les déplacements sur le terrain ces dernières années pour rencontrer des témoins. Son fils s’est embarqué dans l’aventure. Tous deux, persuadés de détenir la clé de l’affaire, espèrent que les tests ADN, dont les résultats sont attendus dans les prochains jours ou semaines, viendront confirmer leur intuition.

Une connexion établie après un meurtre d’un restaurateur carolo

Jean-Pierre Adam n’a jamais travaillé directement sur le dossier des tueurs du Brabant. Sa rencontre avec l’affaire tient presque du hasard. En 1997, celui qui était encore gendarme travaille sur le dossier Dutroux.

Un jour, il est envoyé à Charleroi après le meurtre d’un restaurateur, Michel Piro. Alors qu’il était sur le point d’organiser une soirée de soutien en hommage à Julie et Mélissa, il avait déclaré devant plusieurs témoins qu’il allait y faire “des révélations” sur l’affaire Dutroux. Il est réduit au silence avant et Jean-Pierre Adam est chargé de travailler sur le volet « révélations » de ce meurtre.

Quelque temps après, les autorités françaises appréhendent deux hommes suspectés d’être impliqués dans ce crime : Thierry Sliman et Patrick Verdin. Ils seront finalement acquittés quelques années plus tard par la cour d’assises. Mais Jean-Pierre Adam l’ignore quand il prend la route, à la fin de l’année 1999, pour interroger ces deux suspects et consulter les pièces du dossier.

C’est à cet instant que le gendarme va opérer un premier rapprochement avec les tueries du Brabant. Alors qu’il consulte le dossier des frères Sliman, Jean-Pierre Adam tombe, dès la première page, sur le portrait-robot diffusé par la police belge après l’attaque de l’armurerie Dekaise, à Wavre.

En 1982, des malfrats avaient braqué la boutique, volé une série d’armes et tué un policier dans leur fuite. Une attaque brutale qui est l’une des premières attribuées aux tueurs du Brabant.

“La similarité entre le portrait-robot et la photo de Xavier Sliman m’a directement sauté aux yeux”, raconte Jean-Pierre Adam. “Mes collègues français n’étaient cependant pas capables de m’expliquer pourquoi ce rapprochement avait été établi. Nous étions tout de même plus de dix ans après les faits.”

Une dénonciation huit jours après l’attaque wavrienne

Mais le gendarme est curieux. Il fouille les bases de données et constate que les frères Sliman sont inconnus des services belges. Il se rend à Bruxelles pour consulter des microfiches, des PV pas classés qui sont conservés avant leur destruction.

Il tombe sur un rapport particulièrement circonstancié de la gendarmerie d’Hastière (commune proche de la frontière française) et une dénonciation recueillie huit jours après le braquage de l’armurerie à Wavre. “Anonymement, une personne accuse Xavier Sliman d’être l’auteur de l’attaque”, retrace Jean-Pierre Adam.

A la suite de cette déposition, la gendarmerie d’Hastière mène des investigations. Contactées, les autorités françaises décrivent Xavier Sliman comme un individu dangereux. Un fanatique des armes, membre d’une bande bien connue de la région et auteure d’une série de vols et de braquages.

Alors que les gendarmes belges leur soumettent un panel de visages, plusieurs témoins de l’attaque de l’armurerie s’arrêtent sur le visage de Xavier Sliman. L’un d’entre eux soulignera que l’un des auteurs du braquage semblait gêné dans sa démarche lors de sa fuite. “Or, on sait que Xavier Sliman boitait après avoir été opéré des genoux à la suite d’une chute à moto”, relève Jean-Pierre Adam.

Le suspect sera interrogé par la gendarmerie en marge d’une foire aux armes à Arlon. “Il a déclaré qu’il déjeunait chez ses parents au moment du braquage. L’alibi ne sera pas vérifié”, note l’ancien gendarme, qui s’indigne que cette piste n’ait pas été davantage suivie.

Des témoignages troublants

L’intime conviction qui est aujourd’hui celle de Jean-Pierre Adam ne se limite pas à ce fait. Elle se forge petit à petit, à mesure qu’il commence à s’intéresser à cette “bande française”, en collectant des informations sur Xavier et, surtout, Thierry Sliman.

Un homme décrit comme fou, capable de tuer comme l’on mange une pomme, mais aussi extrêmement intelligent. A plusieurs reprises, il sera inquiété dans des affaires de meurtres, sans jamais être condamné. Un joueur de poker qui aurait eu, selon l’ancien gendarme, des dettes de jeu.

Dans un podcast de la RTBF diffusé en 2023, l’ancien complice de Thierry Sliman, Patrick Verdin, assure que son ami aurait pu être l’un des tueurs du Brabant. Dans un reportage du magazine #Investigation, une victime d’un car-jacking, dont le véhicule sera utilisé par les tueurs du Brabant, dira que l’un des auteurs avait un accent français. Après avoir vu une photo de Thierry Sliman et entendu sa voix, elle n’écarte pas cette piste, soulignant des similitudes avec son bourreau.

Une vingtaine d’éléments listés

Pour Jean-Pierre Adam, nul doute, cette fratrie est la tête pensante de l’organisation qui a perpétré les attaques sanguinaires en Belgique. “Xavier et Thierry étaient présents à chaque fois. En revanche, les complices changeaient. Je sais relier les portraits-robots établis à des noms de la bande pour chaque attaque. Quant au mobile, il est financier. Ces gens avaient un gros train de vie. Ils ont écumé le nord de la France avant de venir taper en Belgique “, pense savoir l’ancien gendarme, qui relève que toutes les attaques ont eu lieu en bordure de la nationale 5, axe routier qui relie en ligne droite la France au Brabant wallon.

Au-delà du profil inquiétant des suspects et de cette similarité entre le portrait-robot initial de l’attaque de l’armurerie et Xavier Sliman, Jean-Pierre Adam a dressé toute une série d’éléments reliant les tueries du Brabant à cette bande française. Autant d’indices compilés dans un tableau riche d’une vingtaine d’entrées.

Cela va de la marque d’un sac en plastique au format des plombs retrouvés après une attaque, en passant par la découverte d’un chalumeau abandonné sur une scène de crime, dont un modèle similaire avait été volé à Charleville-Mézières quelque temps auparavant. Autre observation: les attaques se sont interrompues lors d’un passage en prison de Thierry Sliman.

La piste des mégots

Isolé, chacun de ces éléments peut laisser croire à une coïncidence. Mis bout à bout, ils permettent à Jean-Pierre Adam de croire “à 99 % que la piste française est la bonne”. Encore faut-il désormais le prouver. C’est peu dire que l’ancien gendarme espère que les tests ADN donneront du crédit à sa théorie.

A côté du corps du taximan Constantin Angelou, abattu par balles en janvier 1983 dans un crime relié aux tueurs, cinq mégots de cigarettes ont été saisis par les enquêteurs et analysés.

“Nous savons que l’ADN correspond à celui d’un homme, du groupe sanguin O, homozygote, ce qui signifie que la version du gène héritée du père est exactement la même que celle héritée de la mère”, expose Jean-Pierre Adam. Un élément important, compte tenu du fait que Thierry Sliman, que le gendarme suspecte de ce meurtre, a été incinéré après sa mort en 2011. Les prélèvements réalisés sur les corps de son frère, de sa mère et de son père pourraient permettre “un match”.

Un des derniers espoirs?

“Si cela marche, bingo ! Cela prouvera qu’il fallait se battre. Il faudra ensuite reprendre le dossier de zéro. Et une troisième commission d’enquête sera certainement nécessaire pour comprendre pourquoi cette piste n’a pas été étudiée plus tôt par la justice », juge Jean-Pierre Adam, aujourd’hui septuagénaire. Lui veut croire que, même sans ADN, les éléments sont déjà assez nombreux pour relier les tueries à son hypothèse. “Même sans ADN, il existe un plan B et un plan C”, veut croire le retraité.

Reste que, sans avancée importante grâce à ces analyses, il est peu probable que cette piste fasse l’objet de davantage d’investigations de la part de la justice. En 2024, le parquet fédéral belge avait annoncé que plus aucune investigation ne serait menée de sa propre initiative dans ce dossier, tout en laissant aux parties civiles la possibilité de demander des actes complémentaires.

Interrogé par nos confrères de la RTBF en 2020, un ancien responsable de l’enquête déclarait ne pas se souvenir des rapports transmis par Jean-Pierre Adam, tout en assurant que ces documents avaient certainement été analysés à leur réception. “A l’époque, la brigade de recherches de Wavre n’a pas jugé utile d’aller plus loin dans les investigations. S’il y avait eu des éléments importants, je suis convaincu que la brigade de recherches ne serait pas passée à côté.”

Bron » Le Soir