Chaussée de l’Espérance, à Quaregnon. Quasiment à l’entrée de Pâturages. Une propriété imposante au milieu d’une cour en graviers. A l’entrée, une vieille grue jaune d’occasion est à vendre. A côté, quelques poneys Shetland s’ébrouent. Sur la droite, une sorte de camping accueille une bonne douzaine de caravanes résidentielles qui n’ont pas bougé depuis des lustres.
Sur le perron de la maison principale, un homme attend. Bien bâti, il se tient debout, les bras croisés. Une moustache bien touffue ajoute encore à la sévérité du personnage. La main tendue est ferme, comme pour rappeler, s’il le fallait, qui est le maître des lieux.
“Nous, on est les vrais Becker, assène d’emblée Jean-Claude Becker, 58 ans. Avec ma famille, on est tous des Gitans. J’ai pas peur de le dire. C’est nos origines et je les assume. J’en suis fier. Dans ma vie, j’ai volé, j’ai été condamné, j’ai fait de la prison mais j’ai aussi été acquitté. J’ai rien à cacher. J’ai payé mes dettes. C’est pas comme l’autre là-bas en face, Daniel. Il dit que c’est mon frère mais c’est mon demi-frère. Et lui, c’est pas un Becker ! Il porte le nom mais son père n’est pas un Becker. Je veux répondre à toutes les accusations qu’il a lancées contre moi et ma famille.”
Le 12 février dernier, en exclusivité pour Le Soir, Daniel Becker et sa famille ouvraient les portes de leur demeure. Soutenus par leur avocat Sven Mary, ils acceptaient d’évoquer l’affaire qui va les conduire devant les assises de Mons. Une affaire vieille de vingt ans qui devrait être jugée lors de la prochaine rentrée judiciaire. Une affaire complexe. Bien que ceux-ci soient renvoyés devant la Cour, la famille nie toute responsabilité.
Au point d’accuser indirectement le “clan ennemi”, celui de Jean-Claude, qui décide aujourd’hui de se défendre. Avec l’accord de son avocat Me Julien Pierre. Ce fameux 9 mai 1991, dans son café “’t Oud Gemeentehuis”, à Kaster, près de Courtrai, André Maroy regarde la finale du concours Eurovision de la chanson. Pendant ce temps, Elza, son épouse, passe la soirée en famille.
A son retour dans le café, pour Elza c’est le choc. André gît sur le sol. Battu à mort, il a une corde serrée autour du cou. Le meurtre vient de se produire. Quatre hommes se jettent sur Elza. Ils la ligotent et l’enferment dans la cuisine. Avant de partir, ils effectuent une razzia : des bijoux, 70.000 francs belges (+/- 1.750 euros) en argent liquide et 1,8 million de francs belges en titres (+/- 45.000 euros).
Dès le 14 mai 1991, les enquêteurs appréhendent Jean-Claude Becker avec son frère Fernand, son cousin Emile et un quatrième acolyte, Haichour. Le quatuor n’a pas d’alibi. Des témoins certifient même avoir vu Haichour et Emile à Kaster le soir du meurtre.
“Quand la police m’a interpellé, elle m’a demandé où j’étais quatre jours plus tôt, s’emporte Jean-Claude. J’ai pas su répondre. Vous savez dire, vous, ce que vous avez fait il y a quatre jours. Finalement, ils ont trouvé eux-mêmes. J’ai des chevaux de course et j’ai été jockey. Le jour du meurtre, j’étais allé assister à des courses à l’hippodrome de Waregem. J’y allais deux ou trois fois par semaine. Ce jour-là, j’avais eu des tuyaux par un driver à propos de la dernière course. Donc en attendant, avec mes compagnons, on est allé chercher des hérissons avant de venir assister à la dernière course.”
Des hérissons. Pour quoi faire? “Je vous ai dit, nous, nous sommes des vrais Gitans. Et on mange du hérisson.”, rétorque, amusé, Jean-Claude.
Une tablette de chocolat confirmera la présence d’Emile à Kaster ce fameux soir. Une empreinte de ses dents y sera retrouvée. Mais les quatre hommes nient toute implication dans le meurtre. Après six mois en détention préventive, ils sont relâchés. Retour à Quaregnon. Ils ne seront plus inquiétés dans cette affaire.
Suite à des informations anonymes, Daniel et ses fils Laurent et Johnny sont entendus par les enquêteurs durant l’été 2000. Ils seront, dans un premier temps, mis hors de cause. Et, faute de preuves tangibles, l’enquête va s’enliser. Jusqu’à s’interrompre. Pour redémarrer, de manière spectaculaire, en avril 2010. Le 15 précisément. Soit 19 ans après les faits. Au total, dix personnes de l’entourage de Daniel Becker sont interpellées. Dans le cadre du dossier Maroy mais aussi dans celui du meurtre sauvage d’une femme de 40 ans, Laurette De Rudder, commis le 19 décembre 2009, à Marchipont.
Pourquoi un tel déploiement de forces? “Dès qu’il est sorti de prison, Jean-Claude Becker a lancé une cabale contre son frère Daniel, avait affirmé Me Sven Mary le 12 février dernier. Il l’a chargé et le juge d’instruction gantois l’a cru.”
“De tels propos sont scandaleux, s’insurge Jean-Claude Becker. Je n’ai jamais donné la moindre info contre Daniel. J’envisage même une action contre son avocat. Preuve que ce ne sont pas de vrais gitans, ils n’osent pas dire la vérité. Ce qui a mené à leur arrestation, c’est l’ADN d’un des petits-fils de Daniel qui a été retrouvé dans le corps de la malheureuse Laurette De Rudder. Avec un autre Becker, ils l’ont violée, rouée de coups et jetée dans le canal. Les enquêteurs ont retrouvé l’ADN et l’ont comparé avec celui collecté à Kaster près de vingt ans plus tôt. Ça concordait. C’est tout. C’est pour ça que des membres du clan de Daniel vont être jugés pour le meurtre de la dame et d’autres pour le meurtre de Kaster.”
Chez Jean-Claude, la tension monte. “Moi, j’ai toujours payé pour ce que j’ai fait. On a beaucoup parlé de vols de semi-remorques. C’est vrai. Et j’ai fait plusieurs années de prison pour ça. Par contre, chez Daniel, on fait le fier en disant que tout le monde a un casier vierge. C’est bizarre quand même : leurs dossiers disparaissent, des gens interviennent pour les disculper, etc. Ce sont des lâches. Ils n’osent jamais affronter les gens en face. Quand ils se battent, c’est jamais à mains nues mais avec un poing américain ou une batte de base-ball. Mon neveu de 17 ans en a fait les frais. Ils lui ont mis un couteau sur la gorge.”
On le sent, entre les deux parties de la famille, la haine n’est pas loin. Les accusations fusent dans les deux sens. Parfois jusqu’à l’extrême. Jusqu’à la mise en scène pour faire tomber l’autre.
Le 12 février, l’épouse de Daniel Becker évoquait des impacts de balles dans la corniche et un châssis de sa maison. Des tirs qu’elle attribuait à Jean-Claude. “Je n’ai jamais été inquiété dans cette affaire, bondit Jean-Claude. Ce jour-là, Johnny a mis sa voiture devant la maison et a tiré depuis son véhicule en direction de la porte d’entrée de la maison. Il s’est coupé volontairement avec du verre pour faire croire qu’une balle l’avait effleuré. Le parquet est descendu sur place. Très vite, vu les dégâts, ils ont conclu que je n’avais pas pu tirer au fusil de chasse comme le disaient les autres car, à une telle distance, tout aurait volé en éclats. Or ce n’était pas le cas. En plus, j’étais occupé à fêter l’anniversaire de mes sours jumelles. La police ne m’a même pas dérangé car elle a très vite compris. Comme la fois où on aurait tiré une balle dans le dos de Franck, autre fils de Daniel. Là aussi, toute une mise en scène.”
Après de tels récits, pas la peine de chercher une once d’esprit de famille chez les Becker. Peu importe le clan. La guerre est ouverte et les coups bas pleuvent. Reste que pour l’affaire de Kaster, le “clan Jean-Claude” a bénéficié d’un non-lieu. Le “clan Daniel” aura, lui, toute la durée du futur procès pour convaincre la Cour et le jury de son innocence.
Bron » Le Soir